Cinq heures et quart :  le matin se pointe et hurle dans mon décombre.  Machinalement, j’entame la même masturbation lente et continue des aubes incertaines, de manière circulaire et saccadée, puis oblique du point central qui se gonfle, car l’orgasme court qui s’ensuit est le seul moment de plaisir et d’enthousiasme dont je jouirai aujourd’hui, me criant ainsi que je suis seule à m’aimer.  J’ai scrapé ma vie.  La chatte se lamente à tue-tête, me suppliant des caresses que je ne lui fournit jamais.  La pluie inonde le bitume transit d’un mois de mai tardif et je ne suis qu’un pion dans mon épopée, où un seul coup de dés pourrait me faire changer de vie.  Parmi les lueurs de mon trois et demi, mon existence d’automate recommence encore, par les gouttes de café qui s’égarent sur le tapis commercial.  Il faut que je me cache, que je me terre une fois pour toutes sous mon déguisement quotidien.  Je chausse donc mes souliers cirés, ceux qui me hantent pour les avoir fuit toute ma vie et ma robe de velours qui s’éternise sur une dentelle cheap qui rehausse ma féminité débordante, mettant ainsi en valeur une beauté qui ne m’appartient pas et le fard que j’applique ne couvre pas l’ampleur du désastre, puisque le chaos se lit encore de long en large au milieu de ma face dépeuplée.  Jadis, j’ai rêvé d’écrire le vent avec ma plume candide qui jalonnait mon ambition mais, aujourd’hui, bien campée dans le relent du marais de mes chimères, je peux affirmer que je m’appelle Personne.  Je suis une artiste.

À part ma naissance, mon histoire n’a pas de début.   Dans mes songes éternels, je constate que je suis née différente, un peu toutoune, mon silence en ultime misère et fillette, n’ai jamais eu de babioles ordinaires ni d’idées comme tous les mouflets qui s’entendent ni même de gazon où trotter pieds nus.  D’ailleurs, mon prénom est mon fardeau, je le traîne par obligation.  Je me nomme Ursule et dans mon marasme, j’ai consulté un psychiatre:  a clamé que toutes les souffrances humaines prennent racine à l’enfance; il est vrai que j’ai passé ma candeur à trotter sur des torses des cadavres, j’en chiale encore, car nous logions dans un cinq et demi rue Chapdelaine et mes parents n’avaient à nous offrir comme cour arrière que ce magnifique cimetière attenant notre immeuble en béton, où toutes les personnalités importantes de la cité reposaient sous nos pieds bourrés d’avenir mais, ravagé par nos fous rires et nos espoirs de gamins, nous brisions toutes les lois du respect et du silence qui prévalaient dans ce lieu sombre et sinistre.  Les seules fleurs que nous avons humées et cueillies provenaient de ce cimetière, où nous n’étions alors que des pilleurs de tombes, des truands en pleurs, de petits voyous, de la vermine qui ronge.  J’ai donc appris à vivre dans la tragédie, à bâtir ma vie à discuter avec les ombres, j’ai passé mon enfance à tenter de traverser les murs de notre piaule et à appeler les morts par leur prénom, croyant fermement qu’ils pourraient me protéger du mal de vivre, des faux-fuyants, du manque d’amour et de la vie en soi.

Les soirs de tempête : une java.  Je connais l’ampleur de mon chaosgfyg depuis l’aube de mon enfance.  J’ai gribouillé des histoires sur tous les murs de ma ville, récité des bribes de tous les auteurs célèbres sur chaque porte de toilettes publiques, participé à tous les concours des jeunes écrivains de ma région, j’ai parcouru des bibliothèques entières, où l’odeur du savoir me transperce la peau, je suis une romantique, une émotionnelle où chaque élément d’un lieu devient essentiel, je suis colérique, complètement dramatique, ténébreuse, je me réfugie dans mes rêves diffus et décousus.  Ursule n’est que le personnage d’un roman qui n’existe pas, une vieille histoire que j’envisage d’écrire un beau soir de bourrasque et qui deviendra populaire dans les familles mondaines.  Dans mon songe d’artiste en devenir, je souhaite qu’on me cite à mon tour, que des gens du pays me lisent de gauche à droite et apprécient le talent qui m’habite.  Je veux constater le fruit de mon labeur et de mes chimères de fillette sur les tablettes des librairies du quartier, j’aimerais qu’un jour on me conte l’ampleur de mon style, de mes mots qui chavirent les âmes et de mes idées qui hurlent l’esprit d’un peuple entier.  J’aimerais qu’Ursule devienne une dame dans tous les détails qui l’exigent, dire « écrivaine » lorsqu’on me demande quel est mon métier et parvenir, vous dis-je, à accomplir la raison de chacun de mes soupirs.  L’espace d’une brise, parvenir à humer le bonheur que j’ai farfouillé toute ma vie afin d’accepter tous les échecs et les murs que j’ai croisé.  Pour l’instant, il y a aussi mon rêve de danser partout, tandis qu’à mes pieds :  des chaussons guindés.

Dans ma cité cosmopolite, je bosse pour une multinationale.  Mon poste n’exige pas de qualifications particulières, sinon d’être en mesure de rédiger un mot devant l’autre.   Je suis une exécutante, une personne semblable aux autres qui attend des ordres pour réagir et qui a la chienne des réprimandes, tel un chien qui apprend à vivre au fil des claques.  Je considère mon boulot comme une mort à petit feu, tandis qu’on m’enferme entre des murs de tapis gris sans fenêtre pour mieux contrôler mon esprit vagabond, moi qui jadis rêvait d’aventure et d’années lumières.  Durant le trajet d’autobus qui me mène à mon gagne-pain, je me balance de gauche à droite, fredonnant un air populaire, comme si ma vie n’est qu’une java incessante.  J’ai un million de choses à oublier.  Jadis, j’aurais aimé savoir danser dans des escarpins, mais mes parents hurlaient le poids de mes rondeurs, ma face joufflue et mes pieds lourds de maladresse.  Les éléphants se dandinent, mais ne dansent pas.  Ils bouffent et ils se taisent.  Les éléphants ne rêvent pas.  Mes parents préféraient que je m’éclate aux alentours du cimetière et à l’adolescence, c’est probablement pour cette raison que tous les garçons des environs y circulaient les soirs étoilés.  J’ai cherché l’amour dans tous les layons ténébreux, dans chaque venelle ourlée d’horizon.  J’ai roulé mon corps sur toutes les dépouilles tapissées de verdure, car dans mon âme siégeait un vide intense et une mort incontrôlable ou inévitable.  Je désirais qu’on me remplisse de quelque chose :   de n’importe quoi et de parcelles d’amour.   Je suis devenue la pute-de-Chapdelaine, à la différence que c’était gratuit pour me parcourir, car les fringants n’auraient pas déboursé un rond pour une simple toutoune qui ne bougeait pas d’un brin en-dessous et qui patientait qu’ils aboutissent, dans le silence et la douleur poignante du feu entre les cuisses.   Par-dessus tout, j’aurais aimé qu’ils m’aiment pour Ursule elle-même et qu’ils chuchotent mon prénom parmi les tombes, comme si les cadavres que je fréquentais depuis toujours auraient compris d’un coup sec, puis sourient dans les catacombes.

Le psy m’écoute, l’air béat, me dévisage de fond en comble, bien calé dans ses statistiques et ses théories de la psychologie, il se tait, préfère me laisser choir dans mon incertitude ou me faire catcher que je suis bizarre, voire anormale, des pilules en poche pour lutter contre le mal de vivre et qui me laissent croire à la magie dans le monde.   Jadis, j’ai sans doute souffert de tout ce qui n’existait pas, de tous les rêves qui m’habitaient et que je ne pouvais affronter, faute de ne pouvoir les réaliser.  Enfant, je clame avoir manqué de tout et la principale douleur qui siège au fond de mon dernier cafard est la souffrance de l’insuffisance elle-même.   Voilà sans doute pourquoi, des années plus tard, j’ai claqué la porte de mes parents, outrée et scandalisée par la douleur et que j’ai entamé l’Université en littérature:   simplement pour m’affirmer telle une bestiole comme tous les artistes de mon genre, afin de gueuler publiquement que moi, Ursule-la-pute-de-Chapdelaine et sale jusqu’à la moelle, j’allais réussir à gagner ma miche avec ma plume insouciante et enfin, danser ma java librement sur tous les trottoirs dévastés de poussière humaine.

Or, plusieurs mois plus tard, j’ai compris.  Les frais d’études en sus et si malade que je ne pouvais m’offrir la médication prescrite, la faim au flanc, n’ai pas cherché plusieurs solutions.  La lumière même devenait un luxe que je ne pouvais me permettre, puisque je n’aboutissais pas à payer mon gîte.  Des propriétaires hargneux m’ont pointé une rue grise accentuée de vapeurs blafardes et finalement, pendant certains instants, mon cimetière fut mon dernier refuge et de le retrouver me fit chaud au cœur, tel le cinq et demi de mon enfance parmi mes parents exigeants et désapprobateurs, meublé de tous mes tourments d’antan.   Vivre de mon art ne m’a pas été permis, sinon le vent m’a bousculé jusqu’à l’os, jusqu’à ce que mon front gelé ne réponde plus à la machine.  Ainsi, j’étais partie pour savourer la vie elle-même, mais au fil de ma faim, du froid et des vents, j’ai compris que la logique du confort sans aventure ni crainte était beaucoup plus sereine et j’y demeure encore par peur de souffrir.  Après tout, les éléphants bouffent et se taisent et ceux qui se permettent de rêver devront oublier tôt ou tard leurs miasmes et se résigner au chaos quotidien.

Bien sûr, j’écris encore parmi les ténèbres, mon art me pourchasse dans tous les angles de mon parcours, il me possède et me domine, n’a d’ailleurs pas de commencement telle mon histoire elle-même, cet art est inné telle une tache de vin en pleine face, car même malgré la médication, il me transperce et m’encombre.  Je ne suis que sa victime et bafouée, je prend plaisir à me laisser manipuler.  J’ai besoin d’écrire pour survivre, comme l’ivrogne son parfum d’ivresse.   Quelques fois par année, j’envoie donc des textes à des concours locaux, je poursuis mon destin dans la mesure du possible et du temps qui se faufile telles les rides à mon front dans ma java interminable, perdue dans mon logement sans pelouse où ma vitrine donne directement sur mon cimetière, là où les tombes s’entassent et demeurent debout malgré l’âge, laissant mon cœur piétiner les torses de cadavres juste pour l’amour, en sachant pertinemment qu’ils vont m’enterrer à leur côté et que mon prénom existera parmi tous les autres, un jour peut-être chuchoté par une fillette endommagée qui espèrera que je la protège de la vie en soi, car dans son âme il y aura la peur pesante d’exister et l’impossible quête de l’artiste dans une chimère quelconque.

Un jour, dans une rêverie :  vivre de mon art, gagner ma miche avec ma plume.  Mon choc de l’art, c’est d’avoir tenté de m’exalter dans ma passion et ainsi subi la faim, la tempête et l’oubli.  Mon traumatisme actuel est de vivre dans l’anonymat, bien assise sur la chaise pivotante d’une entreprise qui assassine les rêves en enfermant l’esprit humain entre des panneaux tapissés de gris et qui distribue des salaires et des avantages sociaux à ceux qui tentent d’oublier le but ultime de leur existence et ce désir fou de devenir quelqu’un d’autre.   Mon choc de l’art, c’est d’accepter de me résigner, de me prostituer dans une carrière ordinaire pour tenter de manger à ma faim et me payer des souliers cirés, puis me masturber les matins sombres pour me donner un peu de joie et de saveur d’existence.

Bien campée à mon poste de minable, j’affirme avec certitude que je m’appelle Personne.  Ursule est un prénom beaucoup trop romanesque pour le travail que j’accompli ici, mais il est lisible en majuscules sur mon chèque de paie.  Ma robe de velours comme ultime camouflage pour terrer celle que je suis devenue, mes dentelles bon marché comme dernières bouées à mon naufrage et essentielles aux promotions dans une entreprise respectable, je clame que je suis une condamnée ou une victime de l’Art.  Cet art m’habite et m’abîme, je change de métier à tous les angles de ma vie, je tente d’oublier les refrains qui m’affligent, mon seul but est d’écrire dans une java et je mange du spaghetti en boîte une fois la semaine.  Tous les jours sont semblables, tandis qu’à l’aube incertaine cette masturbation d’envergure me laisse croire quelques secondes, l’instant d’une vague de chaleur et d’un orgasme, que j’existe encore.  Je suis une automate qui se contente, ainsi dois-je admettre que la pute-de-Chapdelaine fut d’autan plus célèbre que l’écrivaine elle-même.  Mon prénom est mon fardeau et je le traîne par obligation :  je me nomme Ursule et je suis une artiste.