Un samedi matin, à l’aube.  Toute une nuit à siroter à petites lampées, à m’accrocher à cette bouteille parfumée du désespoir.  Sous ma langue, un minuscule cachet jaune me faisait rire.  Étalée dans un salon avec un voleur d’amour, quelque part au milieu d’une nuée bleue.  Ma bouche pâteuse.  Je me sentais sale, tout mon corps éparpillé dans une flaque de bière.  Un appartement bondé de bipèdes qui m’appelaient par mon prénom.  Oui, j’avais perdu mon prénom.  Mais ils ne me connaissaient pas.  Plus que tout au monde, j’avais besoin de cette pilule pour rire.  Malgré ma somnolence, ma tête tournait et je rigolais encore dans mon rêve lorsque le téléphone hurla dans notre débauche.  L’appareil glissa jusqu’à moi qui finis par entendre sa voix.  Le râle de mon père à moitié mort.  Il serait en bas dans cinq minutes et même si je le suppliai de me laisser dormir, il insista.  Ma chemine déglinguée, mon jean trop grand, mes baskets défaits, mes cheveux roux en bataille volaient partout autour de moi.  Je n’étais pas belle à voir et je réalisais être à l’antipode de la fille dont mes parents rêvaient d’avoir, jadis.  En m’apercevant, titubant encore avec mon sac à dos et mon caractère de chien, mes yeux défoncés et maculés de sang la langue à terre, ils n’ont pas gueulé.  N’ont pas prononcé un mot sur ma désinvolture ou ma miséricorde, mais je les entendais pleurer en eux malgré l’absence de larmes.  Ma mère assise au volant.  Le petit Alexandre tapis à l’arrière, le regard errant sur l’autoroute.  Un silence de mort.  Silence bruyant par lui-même qui hurlait tous les mots que nous taisions.  Des reproches inaudibles.  Le fardeau des blâmes engloutis.

Le centre commercial le plus achalandé de la ville.  Mon père en phase terminale râlait à m’en faire mourir.  Lui qui ne pouvait plus marcher se refusait encore aux chaises roulantes et sans se parler, ma mère et moi tâchâmes de le supporter, chacune traînant la moitié de son corps.  Dans la place publique, il hurla de douleur.  Sur notre passage, tout le monde se retournait et nous dévisageait.  J’avais honte de nous.  La musique de Noël m’encerclait la tête dans un étau invisible, tandis que la foule souriait devant nous.  Ces gens semblaient heureux et les bras chargés de paquets, ils dansaient quasiment au rythme des cantiques.  J’aurais aimé changer de place avec eux.  J’avais seize ans, mais seize ans de peur.  Seize ans de rage enfouie et empilée dans mon cœur.  Seize ans d’usure, de plaies ouvertes qui s’épanchaient à chaque pas.  Seize ans, mais une âme vieille à faire peur tant sa pourriture ressemblait à celle des cadavres de mon enfance.

Nous étions à bout de souffle.  Il nous demanda de le foutre sur ce banc de bois, cet éternel banc de clochard posté là, en face de mon animalerie préférée.  Je connaissais ce banc par cœur, m’y campais souvent en flattant mes nouvelles bestioles et tous ces bébés chats que je cachais sous ma veste et qui me griffaient mes tricots que ma mère se tuait à raccommoder en grognant.  J’avais passé ma vie sur ce banc, à scruter les bêtes dans leurs petites cages, à espérer qu’ils trouvent des parents qui les sortiraient enfin de leur merdier ou à les acheter le cas échéant.  Tant d’années pour ces bêtes que j’espérais sauver autant que moi-même, tant de cris dans ce cinq et demi et tellement de morts, surtout.  Ils mourraient les uns après les autres comme si nous n’étions pas dignes de les flatter sous la boucane, comme si notre logement ne valait guère mieux que leur propre cage.  Ils se jetaient sous les voitures ces petits chats.  Se suicidaient à la queue leu leu au pas de course.

Mon père me demanda de m’asseoir à côté de lui.  Ma mère son bambin disparurent comme un mirage et je me trouvai seule avec lui.  Une pute rousse et son prince mourant.  Tous les deux côte à côte et subjugués de cette foule, comme aspirés par elle qui tournoyait autour de nous.  Et oui, nous aurions pu avoir l’air complètement normaux.  Mais il glissait toujours plus rapidement sur le banc de bois et moi je le rattrapais avec grâce avant que son squelette ne s’affale sur le plancher, devant tous ces yeux qui nous balayaient.  J’étais givrée de la veille, complètement emportée dans mon songe et mes hallucinations qui persistaient dans ce matin flou.  Le diable était assit entre nous et il riait de concert avec la musique.  J’avais déjà vécu cette scène comme un vieux film au ralenti.

Il me dévisagea avec ses yeux de père.  Un géniteur déçu et tremblant lorgnait chaque centimètre de mon visage, observait à la loupe mon maquillage noir gothique et ma chevelure flamboyante, mon rouge à lèvres qui débordant comme le fard couché sur ma peau blême.  Par-dessus tout, j’avais peur.  Une peur bleue qui me donnait mal au ventre, comme ces dérobées dans les placards de la religieuse avec Marie, petite.  La même culpabilité qui me sciait en deux et des bouffées de chaleur me montaient au dos.  J’avais la chienne des réprimandes, comme ces cabots qui apprennent au fil des claques.

D’abord, il chuchota, mais la musique et les sourires des passants noyaient ses paroles.  Il monta le ton.  Dit qu’il attendait ce moment depuis des années, dix longues années.  Parmi la foule, nous devinrent seuls au monde sur le petit banc de bois.  Une fillette et son géant rêveur qui crevait à la face du monde.  À ces mots, je fondis littéralement sur mon siège et tentai de rapetisser un peu tellement ma peur me montait à la gorge.  Il dit qu’il avait un secret, le plus lourd que j’aurais à porter de mon existence.  Un secret troublant et saccageur que je devais taire à tout pris pour l’image de ma famille et encore une fois, les gens du monde entier n’étaient pas prêts à encaisser la vérité.  Je devrais le terrer sous ma peau, le gober tout le reste de ma vie, me cacher moi-même pour ne jamais le dévoiler.  Et il chuchota de nouveau en soufflant qu’il allait mourir.  Ses jours comptés depuis déjà trop longtemps, il avait saccagé tous les calendriers des médecins depuis des années.  Il crevait en ce moment même.  Je devais tout brûler.  Son corps ainsi que ses livres.  Flamber sa bibliothèque au grand complet pour qu’il ne reste rien de lui après sa mort.  À tout prix, brûler ce chaos et ce secret.  Je lui promis de tout mon cœur.

Il dit que j’avais raison depuis le début, car les Rose-Croix A.M.O.R.C. étaient bel et bien une secte.  Il le comprenait maintenant, sur son lit de mort.  Il dit qu’il fut berné en beauté, qu’ils n’avaient rien d’une fraternité parce qu’il mourrait seul au monde.  Il décrit ses voyages dans le monde à l’intérieur de tous ces temples si particuliers et finalement sa quête à San José, en Californie.  « Une erreur ».  Il dit qu’il commit une grossière erreur qui lui coûta la vie.  Marginal, les années soixante-dix lui apprirent à voltiger dans différentes drogues, principalement de l’opium et de la marijuana.  Il était le petit rebelle de sa famille, l’unique mouton noir qui passait sa vie à dépiter sa mère, à la punir de son sevrage trop brusque et son manque d’amour.  À San José dans un temple, il se piqua à l’héroïne à l’intérieur du coude droit, dont la veine brachiale le brûla durant des semaines entières.  Et des champignons dans la bouche.  Et la diarrhée partout sur les murs.  Il était le dernier survivant du groupe.    Tout me sembla confus et en désordre, peut-être est-ce moi qui vivait au ralenti et mélangea l’ordre de ses mots qu’il me lançait à force de s’être tu tout ce temps.  Et il pleura sur le petit banc de bois.  Devant tout le monde au milieu de la scène, mon père braillait comme un enfant.  Je mettais mes bras autour de lui, mais j’avais davantage honte de nous.  Les passants semblaient nous rire au nez.  Il murmura qu’il ne se doutait de rien, à l’époque.  Tout le monde déjà mort.  Lui, le dernier survivant. Se berçant sur lui-même sur le banc de bois, dans une sorte de folie passagère, il le répéta plusieurs fois.  Lui, le dernier survivant d’un groupe Rose-Croix d’environ dix personnes, avec qui il se piqua à l’héroïne à San José, dans un temple.  Tout le monde déjà mort.  Mort du Sida.  Et le Sida le liquidait au même titre que le cancer.  Depuis dix ans.  Dix ans de fièvres intermittentes, dix ans de sueurs nocturnes et d’insomnie.  Dix ans de mensonges dans notre cinq et demi rue Chapdelaine, ma mère comme complice.  Dix ans à patienter sa mort comme tel un cobaye, car les médecins ignoraient l’évolution de la maladie autant que lui.

Des larmes roulaient sur ses joues.  Des larmes contaminées.  À un moment donné, il sembla même s’étouffer dans ses sanglots.  Sur ce petit banc de bois qui était notre unique témoin, il s’excusa de mourir.  Me demanda pardon de scraper ma vie, de ne pas avoir été plus fort pour nous, susurra qu’il nous aimait comme un fou.  Il ajouta que je deviendrais une femme, que dans mon œil il y apercevait un talent fou et qu’avec mon songe et ma plume j’allais fracasser des âmes.  À ces mots, je fondis en larmes à ses pieds, tandis qu’il glissa à nouveau sur le banc et que je le rattrapai encore avant qu’il ne s’abatte complètement au sol et au milieu de la foule qui souriait encore.  Avec ma misère et mon air de pute rousse, je ne sus quoi lui narrer et je ravalai mes pleurs au fur et à mesure, pour ne pas qu’il se doute de la calamité qui me rongeait.  Il relata mon anarchie, s’excusa encore que ce soit de sa faute, mais il comprenait mes sentiments.  Jamais je n’osai le lorgner dans les yeux, trop peur que mon âme en ruine en tombe sur le plancher.  Mon père le mouton noir, mon père ce misérable, un enfant délaissé qui mourrait sur la place publique devant mon regard enfantin qui ne pouvait pas le sauver.  Il était trop petit pour mourir.

Il y eut ce silence.  Un silence interminable et tapageur, bruyant par lui-même comme si nous étions déjà morts dans notre cimetière et invisibles au centre de la masse qui nous pilait sur les pieds.  Les cantiques de  Noël tels de l’acide sur nos âmes, nous écorchaient jusqu’à la chair vive.  Mon prince charmant glissait sans fin sur le banc de bois, tandis que je le rattrapais de justesse avant qu’il ne choit sur le prélart.  Moi, ma tête de putain cassée, avec tout mon fard noyé sur ma mine, tandis que mes hallucinations me semblaient plus intenses et si douces au centre de notre chaos que je les savourais avec volupté.  Même s’il patientait ma réplique, je n’avais rien à dire après un tel aveu.  Après un tel fracas.  Mon père crevait à côté de moi sur le banc de bois, face-à-face à l’animalerie qui m’avait vue grandir.  Combien d’animaux, déjà ?  Des dizaines, tous morts de boucane les uns après les autres et enterrés dans notre cimetière dans lequel j’aurais moi-même été creuser un trou pour nous tous.  Un trou disparate et anonyme à même mes mains d’adolescente, avec cette rage qui me tuait.  Nous mourrions depuis des années, nous enfouir sous terre fut donc l’unique solution qui me vint à l’esprit.

Je savais qu’il avait choisi cet emplacement précis.  Tout calculé depuis des lustres.  Dans la circonstance, un endroit bondé lui sembla plus adéquat.  Pour étrangler mes cris.  Pour restreindre les coups sur les murs blancs et jaunis de décrépitude.  Mon cadavre d’adolescente et de pute rousse déjà abîmé par les drogues de la veille, un analgésique pour guérir ma douleur éternelle.  Étions-nous réels ?  Je m’interrogeais.  Étions-nous réellement tous les deux à nous écrouler sur ce petit banc de bois ?  Étais-ce hier ?