C’est la nuit.  J’étais calme.  Je ne le suis plus.  J’ai envie d’aller…  Plus haut.  J’ai envie d’aller…  Plus loin.  Envie de m’enfuir.  Besoin.  Je manque d’air.  J’étouffe je râle je bêle.  Je ne suis plus Jill.  Je ne suis plus la femme d’antan.  Depuis ma dernière mort, j’ai changé.  Je ne veux plus je ne veux plus.  Je suis…  Différente.  Je suis…  Indépendante.  Je n’ai plus peur de moi-même.  Je n’ai plus peur de me hisser pour apercevoir les paysages lointains.  Profiter de chaque instant.  Je n’ai plus de temps à perdre, car j’imagine que cette fois-ci, c’est ma dernière vie.  Inévitablement.  Indéniablement.  Sans boussole.

La maison abonde de monde.  Le traffic est partout:  Frère-lumière, belle-soeur-magique, Maman-Cendrillon, les Demis-hommes Demis-Dieux, Nini et ses boulots et…  Joly-Candy.  Joly-Candy ici?  Icitte?  Ouaip!  Elle est venue de son plein gré.  En voiture.  Hier.  Six ans après la mort de son père, décédé de misère noire et de cauchemars.  Elle a de nouveaux tatous.  Une boussole sur l’avant-bras, puisqu’elle était toute seule à Noël et assise dans son salon, elle a dessiné son corps.  C’est une artiste.  Elle peint dépeint des toiles dans sa métropole, comme moi qui couche mes mots qui étampe mes os ici, noir sur blanc.  Blanc sur black.  À chacun son art.  De vivre.  À chacun sa manière…  De rire.  Sur son autre bras est inscrit en script:  « Maintenant, seul mon père peut me juger »…  J’avais oublié et je l’ai remarqué hier soir au souper.  Effectivement, nous vivons la même chose.  Seulement moi, mon tatou est gravé dans mon coeur et j’imagine que je devrais l’étamper sur ma peau pour la briser de sa couleur trop blanche.  Faire comme elle, avoir le « groove » et le « gots » que je n’ai jamais eu.  Seulement, selon mon « Histoire H »,  en janvier mon père célèbrera sa mort depuis vingt-cinq ans.   Ses cendres dans mon coffre de pin antique avec sa mémoire qui rôde dans l’escalier, je ne souhaite pas le déranger.  Qu’il reste là comme maman me le disait en me donnant ses cendres dans son petit sac de velours rouge, « qu’il reste là pour me protéger ».  De qui?  De quoi?  Aucune idée.  De ce qui m’habitait.  Avant.  A-t-il réussit son coup?  Je crois que oui.  Si je suis encore vivante aujourd’hui, si la mort a encore refusée de moi, c’est qu’indéniablement, j’ai encore « quelque chose » à faire sur Terre, les deux pieds dans la neige ou la glaise.

J’ai cherché.  J’ai mendié.  J’ai demandé supplié hurlé « pourquoi »?  Et « quoi »?  Et « comment »  Et « par où aller »?  « Liberté »?  « Sauver le monde », comme étant toujours la fausse Mère-Thérésa?  « Retourner dans la rue de ma cité troublée trouée abîmée comme ex-infirmière »?  Non.  À cause des microbes.  Chaque bactérie me suit.  Je ne peux pas.  Mon système immunitaire ne veut pas.  J’ai tenté.  Je m’ennuie de ça:  Les humains.  Les derniers humains qui promènent les chariots de leur vie, moi à les pousser pour qu’ils survivent.  Pour qu’ils croient à la vie.  Au bonheur que je ne nommerai pas ici puisque je ne sais pas où il pousse quand on tousse.  Et les fêlures.  Et les blessures.  Et les faiblesses qui rendent l’homme plus fort plus fier plus croyant ou vivant.  Je ne leur dirai pas.  Puisque je ne peux pas.  Sauf ici noir sur blanc.  Mais ils ne lisent pas.  J’ai donc trouvé des solutions que je ne vous dirai pas.  À vous de suivre.  À vous de voir où je serai.  Quelque part où vous ne vous doutez pas.  J’ai trouvé un prophète.  Je suis une pauvre poète.  Troubadour des jours dans tous mes détours.

Je vis donc maintenant comme si j’allais mourir demain.  Je tente d’apprendre comme si j’allais vivre pour toujours.  On ne sait jamais la fin.  Je travaille ici pour que mon labeur reste, ce qui ne sera jamais un travail un gagne-pain pour ma faim.  J’écris pour exister ou j’existe pour écrire?  Je ne sais jamais et pourtant la différence est là, mais les deux m’habitent.   Les deux m’habitent.  Je suis pliée en deux.  Peut-être est-ce un jeu?  De mots, de songes, de ma vie d’outre-tombe à travers mes catacombes.   Si je suis vivante aujourd’hui, les médecins de toute ma cité ont oublié les statistiques la science des scientifiques et m’appuient « miraculée » sur tous leurs dossiers.  Que dois-je en faire?  Que dois-je en déduire?  Qui suis-je?  Les infirmières ont été claires:  « Il y a des anges qui me protègent »…  Mais pourquoi?  Mais comment?  Mais où aller?  J’ai dégoté.  J’ai mijoté pendant des années, mais depuis ma dernière chirurgie, c’est différent.  Je m’appelle Jill.  Bien sûr.  C’est inscrit sur mon certificat de naissance.  C’est gravé étampé sur papier et mon prénom dois-je me le tatouer?  Avec une boussole à l’avant-bras comme Joly-Candy pour ne plus jamais perdre mon chemin mon destin?

Voilà.  L’été dernier sur le tapis de mon entrée se trouvaient des centaines de scarabées.  J’ai cherché pourquoi.  Selon la définition des pharaons, ils signifient « la fortune ».  Ils venaient me le prétendre?  Ils se mourraient sur le tapis d’entrée pour le signifier comme me le vendre?  Des colporteurs pour la fin des malheurs?  J’imagine.  Je dessine je décide que « la fortune » est la chance de vivre.  De survivre.  Jamais l’argent.  Jamais jamais le compte en banque.  Faire « quelque chose » de nos peaux jusqu’à crever sur des tapis gris.  J’ai marché déambulé j’ai écris j’ai choisi j’ai crié.  Je suis une « miraculée » transformée, plus jamais ligotée jamais attachée, prisonnière de ma misère ou du passé hanté.

Je pars.  Voyage incertain.  J’ai choisi la destination:  Cameroun.  Deux orphelinats m’attendent.  Un bébé naissant trouvé dans une poubelle que j’ai déjà adopté, mais personne ne le sait.  Je n’ose plus parler par peur d’être identifiée « folle » sur mon dossier déjà assez tassez compliqué…  Je l’ai nommé « Henri », comme mes deux arrières-grands-pères.  Il m’attend, ainsi que l’orphelinat pour lequel je me voue déjà.  « Henri » a perdu sa maman en naissant.  Il n’a pas de lait, faute d’argent de l’orphelinat.  « Maman Gentille » le tient entre ses bras, car il avait été confié à une dame sans chance qui ne pouvait pas le garder:  Déjà trop d’enfants.  Je pars mi-janvier, le temps des vaccins.  J’ai la chienne de ma vie.  La peur de me faire kidnapper de me laisser crever une bonne fois pour toutes.  Mais je n’y crois pas vraiment, car j’aurai des agents de sécurité tout autour de moi.  Je serai peut-être enfin moi-même.  Je dégoterai sans doute un chemin inattendu dans les friches de ma vie avec « Bébé-Henri »?  Et comment le ramener ici?  Et comment lui dire que je ne suis qu’une mère-poète-à-la-couette qui l’aime déjà pour sa couleur chocolat, son minuscule bec rose ses petits pieds magiques et mon coeur entre ses paumes?  Ensuite, comment l’abandonner sans le ramener?  Je ne pourrai pas.  Je dois je dois trouver une solution et vite.  Faudrait le dire à Nini.  Faudrait qu’il sache qu’il est à nouveau « papa » d’un bébé-en-chocolat.  Faudrait lui avouer toute une vérité où je me ferai assassiner par sa pitié de moi, de « moé »…  Faudrait qu’il sache que sa femme est déjà partie en mission humanitaire, comme jadis quand j’étais infirmière quand j’étais vivante.  Il y a troppp longtemps…  Je sais qu’il ne me reconnait plus.  J’ai changé.  Je suis dépossédée démaquillée, en jaquette pas de bobettes et cette fois, ce n’est pas une histoire de poète, mais juste de prophète.

Je pars donc à la conquête.  De moi-même.  Je quitte mon pays pour me rendre au Tiers-Monde sauver « quelque chose » que j’ignore.  J’apporterai mes médicaments avec les bagages de mon courage.  Saison sèche.  Je mettrai des shorts.  Je porterai mes t-shirts je colorerai ma peau en noir pour me fondre dans leur paysage.  Black.  Noir sur blanc ou blanc sur black, comme mes mots étendus ici sur cette page blanche qui ne le reste jamais.  Un tatou sans doute en revenant.  Je l’ai choisi.  Je le dirai à Joly-Candy pour qu’elle le grave dans ma peau.  Une plume avec en script: « Écrire Pour Exister » sur ma longue cicatrice au tronc et je le porterai jusque sur mon front.  Ce n’est pas de l’auto-mutilation, c’est benn benn juste juste d’la passion…  J’espère qu’ils comprendront.  Tout ce traffic dans la maison.  Même mon père dans son silence éternel, dans l’escalier de bois où rôde sa mémoire, notre histoire sans fin.  Sans aucun doute deviendrais-je la nouvelle « Mère-Thérésa »?  Sans aucun doute pourrais-je identifier mon prénom quelque part au Monde, pas juste sur les papiers de ma propre naissance un jour d’automne?

C’est la nuit.  J’étais calme.  Je ne le suis plus.  J’ai envie d’aller…  Plus haut.  J’ai envie d’aller…  Plus loin.  Envie de m’enfuir.  Besoin.  Je manque d’air.  J’étouffe je râle je bêle.  Je ne suis plus Jill.  Je ne suis plus la femme d’antan.  Depuis ma dernière mort, j’ai changé.  Je ne veux plus je ne veux plus.  Je suis…  Différente.  Je suis…  Indépendante.  Je n’ai plus peur de moi-même.  Je n’ai plus peur de me hisser pour apercevoir les paysages lointains.  Profiter de chaque instant.  Je n’ai plus de temps à perdre, car j’imagine que cette fois-ci, c’est ma dernière vie.  Inévitablement.  Indéniablement.  Contempler bercer adorer ce « Bébé-Henri » en chocolat.  Pas de boussole.